Interview : M. Moustapha Kadi "Au Niger, la société civile constitue un espace de consolidation de la gouvernance démocratique et de promotion des relations apaisées"

De passage à Bruxelles, M Moustapha Kadi, acteur de la Société Civile Nigérienne, Président du CODDAE, Directeur de Cabinet du Médiateur de la République du Niger nous a accordé une interview.  Il nous a parlé de ses activités au sein de la société civile et répondu à nos questions sur le contexte politique actuel, la situation sécuritaire et de son nouveau poste de Directeur de Cabinet du Médiateur de la République. Lisez-plutôt

Quel est le but officiel de votre voyage à Bruxelles ?

Je voudrais tout d’abord vous remercier très sincèrement d’avoir fait le déplacement à l’hôtel Crowne Plaza, « Le Palace » de Bruxelles, rue Gineste 3 1210 pour me rencontrer. Je tiens à saluer tout particulièrement le travail désintéressé que vous menez depuis bientôt quinze ans à la tête du site web, Nigerdiaspora en vue d’améliorer la notoriété et la réputation de

notre cher pays, le Niger.

Compte tenu de la noblesse de ce dévouement, vous méritez la reconnaissance de vos frères et sœurs. Pour revenir à la question du jour, j’ai été invité par la Commission Européenne pour prendre part au deuxième forum des observateurs citoyens. Cette rencontre internationale regroupe les observateurs engagés de 78 pays ainsi que des représentants des institutions internationales comme l’ONU, l’Union Africaine, la CEDEAO, l’OIF, le NDI, IFES, WFD, DRI, IRI, IDEA, EISA, EPD, etc... L’objectif est de rassembler la communauté des observateurs internationaux et les organisations qui les soutiennent dans le but de discuter des défis qui se posent aujourd’hui à l’observation électorale. Des progrès sont certes réalisés dans nos différents pays, mais il reste beaucoup à faire et surtout on doit prendre des mesures pour veiller aux enjeux, notamment les restrictions imposées aux activités civiques, à l’augmentation des élections contestées et au recul général de la démocratie dans plusieurs pays. Cette situation heurte de front les principes fondamentaux de la démocratie et toutes les tendances constituent la toile de fond vis-à-vis de laquelle l’observation citoyenne doit être réexaminée au niveau mondial. Le but est d’engager des échanges sur les facteurs déterminants qui rendent l’observation électorale difficile détruisant malheureusement les valeurs essentielles du vivre-ensemble, de tolérance et de justice. Ce forum mondial nous invite donc à une approche plus coopérative en matière d'analyses des cycles électoraux à l’effet de renforcer les soutiens mutuels en vue de promouvoir les cycles démocratiques dans nos pays respectifs.

Directeur de Cabinet du Médiateur de la République du Niger, en quoi consiste votre nouvelle mission ?

Difficile de répondre après seulement quelques semaines à ce poste... Néanmoins, je rappelle que les attributions du Directeur de Cabinet sont régies par l’arrêté n°2013-026/MR du 19 décembre 2013 portant attributions, organisation et fonctionnement des services du Médiateur de la République qui stipule en son article 5 que le Directeur de Cabinet assure la coordination de l’ensemble des services du Cabinet. Il assiste le Médiateur de la République dans les domaines réservés et confidentiels et traite de tout dossier à lui confié. Il organise l’emploi du temps du Médiateur de la République ; assure les contacts officiels avec les cabinets ministériels, les institutions et tout autre organisme extérieur ; coordonne les activités des correspondants du Médiateur ; vérifie la conformité et la régularité des dépenses avant ordonnancement et reçoit une délégation de signature dont la nature est déterminée par le Médiateur de la République.

Sur le plan général, le travail du Directeur de Cabinet est avant tout un travail d’équipe composée d’hommes et de femmes pétris de professionnalisme et d’expériences. Cependant, je ne peux m'empêcher de vous dire que cette mission de promotion de la paix consiste à analyser les enjeux de toute décision au sommet de la hiérarchie, et de ne jamais apporter un problème sur la table du Médiateur, mais une solution. En conséquence, il me semble opportun de souligner que dans certaines institutions nigériennes, le Directeur de Cabinet est un homme de l’ombre. Ici, le rôle du Directeur de Cabinet se distingue de celui du Chef de Cabinet, qui s'attache principalement aux affaires personnelles. Mon souci est que je dois en permanence mesurer la portée de cette mission dans un contexte où la paix sociale est menacée et le bon fonctionnement de la société nigérienne ne dépend plus que des lois qui l’encadrent. Dans cette dynamique, mon ambition pour cette institution totalement inédite est de contribuer à réunir les conditions optimales pour le renforcement de la quiétude sociale et l’acceptation mutuelle. Conséquemment, je vois l’ampleur des attentes par rapport à ma modeste personne. En pareille circonstance, les Nigériens ont besoin d'un nouvel état d'esprit pour trouver des solutions à leur litige sans recourir à un juge. C’est un challenge poignant que m’a confié Me Sirfi Ali, le Médiateur de la République. De toute façon, je pense qu'il est important de susciter le regard d’un acteur de la société civile dans une institution de médiation. Maintenant, je dois me retrousser les manches, respecter mes collaborateurs, rester à l’écoute de mes amis de la société civile, partager, dialoguer et bâtir patiemment avec l’aide de Dieu les fondamentaux de la paix sociale.

Le Niger traverse une période sécuritaire difficile, quel est l’apport de la société civile dans le maintien de la paix et de la sécurité ?

Au Niger, la société civile constitue un espace de consolidation de la gouvernance démocratique et de promotion des relations apaisées. Elle joue un rôle de gestion et de prévention de conflits. A ce titre, la société civile peut aider à empêcher qu’un conflit ne devienne récurent, promouvoir le dialogue intracommunautaire, mobiliser les citoyens, contribuer à l’adoption d’accords de paix durables, répondre aux causes structurelles et aux conséquences des conflits violents, etc... La grave situation qu’engendre la guerre dans la région de Diffa, les attaques des bandits armés aux frontières du Mali, de l’Algérie, de la Libye et du Tchad nous interpellent tous. Cette situation sécuritaire précaire ne fait que se dégrader et devient de plus en plus insupportable pour les populations locales. Il est difficile de connaître exactement les raisons de cette recrudescence qui semble être exacerbée par un terrorisme davantage disposé à se rapprocher d’un islam radical dans un pays où la majorité des populations pratiquent sans exception la religion musulmane. Cette occasion m’offre l’opportunité d’exprimer ma profonde compassion et mon soutien inconditionnel aux familles des victimes innocentes et à celles de nos vaillantes Forces de Défense et de Sécurité. Mon combat de tous les jours me commande de rester mobiliser pour apporter ma modeste solidarité aux populations en difficulté et aux Forces de Défense et de Sécurité, qui nous protègent nuit et jour. C’est le lieu de dénoncer et fustiger les attaques armées, les attentats terroristes et leurs lots de morts d’hommes, de destruction de matériels, sans oublier les déplacés internes avec tous les besoins urgents, dont des abris, de l’eau, de la nourriture, et des soins médicaux. Avec le dernier bilan macabre enregistré dans les rangs de notre armée, il apparaît indispensable 
de cerner cette situation préoccupante. Pire, cette descente aux enfers intervient deux mois après la grande offensive engagée par les armées Tchadiennes, Camerounaises, Nigérianes et Nigériennes contre Boko Haram. Dans l'immédiat, nous devons tous poursuivre la sensibilisation des populations et en particulier des jeunes pour identifier à leur compte les vertus de la paix, de la diversité et du respect mutuel afin qu’ils contribuent à la lutte commune contre l’extrémisme violent au lieu de l’alimenter. Dans ce cadre, la lutte contre Boko Haram et le Djihadisme ne peut être militaire, mais est un combat économique, culturel et moral dans lequel l’ensemble des fils du pays ont un rôle important à jouer.

Pouvez-vous nous parler du récent meeting que vous avez organisé en guise de soutien aux populations de la région de Diffa et aux Forces de Défense et de Sécurité (FDS) ?

Le samedi 9 juillet 2016, nous avons organisé en collaboration avec le Programme de Cohésion Communautaire au Niger (PCCN), une marche suivie de meeting en solidarité avec les populations de Diffa et les FDS dans leur lutte contre Boko Haram. Cette manifestation citoyenne vise principalement à éclairer l’opinion nationale et internationale sur les nombreux dangers auxquels s’exposent les populations. Elle fut une grande retrouvaille des acteurs de la société civile, des syndicalistes, des journalistes et des étudiants. Il s’est agi de dénoncer sur toute l’étendue du territoire les conséquences des attaques tragiques de Boko Haram. En effet, de temps en temps, il est primordial de créer un espace citoyen pour exprimer notre solidarité et notre compassion à nos frères en proie aux atrocités de la secte terroriste Boko Haram. Aujourd’hui à Diffa, les activités économiques et agricoles sont presque au ralenti, quand elles ne sont pas complètement suspendues, ce qui plonge les populations dans l'angoisse. Pour remédier à cette situation, nous devons associer les amis du Niger et les institutions internationales afin d’accompagner les populations meurtries de cette région mais aussi les vaillantes Forces de Défense et de Sécurité. A l’époque, nous avons demandé au gouvernement à s'investir pour une prise en charge totale des personnes déplacées. Aussi, il serait juste de rappeler que nos revendications ont commencé à connaitre des suites favorables. Par exemple, l’un des appels majeurs est que les principaux marchés hebdomadaires de la région de Diffa doivent fonctionner normalement, c’est le cas pour certains. Il reste bien sûr la question cruciale concernant le retour des populations déplacées dans leurs villages respectifs et la réorganisation des sites dédiés à l’accueil des réfugiés nigérians, tchadiens et camerounais. Même si de nombreuses incertitudes demeurent encore, le signal patriotique lancé par la société civile nigérienne visait à rappeler l'indispensable cohésion nationale dans nos traditions africaines. En revanche, il s’agit du socle de nos principes républicains pour bâtir des relations apaisées dans tous les secteurs. Au regard des efforts déployés par les uns et les autres et face à la gravité de la situation sécuritaire, il y a lieu de maintenir la pression et de continuer à tirer la sonnette d’alarme sur tous ces drames qui endeuillent le peuple nigérien.


Réalisée par Boubacar Guédé 
Source : 
http://www.Nigerdiaspora.Net/